198                       Les Spectacles dela Foire.
cc On ne peut rien reprocher à cet égard à aucun des autres fpectacles, où les acteurs fe font une loi d'obferver la bienseance et la modeftie convenables.' Et fi l'on vouloit juger fans partialité, on reconnoîtroit aifément qu'ils font une école de bon goût ct de bonnes mœurs et que l'Opéra-Comique en eft une au moins de frivolité.
« La bonne compagnie, qui ignoroit autrefois le langage trivial et groffier, eft obligée dc fe tranfporter aujourd'hui pour fuivre le torrent qui l'entraîne dans la boutique de Blaife le Savetier (1) pour voir s'il a l'efprit. le jargon ct le dégoûtant de fon état, tandis que nos plus belles pièces font aban­données.
« L'Opéra pourroit-il d'ailleurs fe faire illufion fur le tort réel que lui fait l'Opéra-Comique ? Les directeurs de ce fpectacle tiendroient-ils à la petite rétribution qu'ils en retirent, la regarderoient-ils comme un dédommagement ? Ce feroit une erreur bien grolTjère. L'abandon prefque général de leur fpectacle, l'inutilité des efforts qu'ils ont faits jufqu'à préfent pour y ramener le public, leur prouve combien le mauvais goût a gagné fur lui. La mufique de fés plus beaux ouvrages ne le flatte plus et bien des partifans de l'Opéra-Comique trouveroient fans doute les prétentions de Rameau outrées, s'il ofoit s'égaler à l'auteur du Maitre en droit (2). La Boutique du maréchal (3) fait plus d'effet que n'en feroient le Palais d'Armide (4) et le Temple dn foleil. Ses actrices, qu'on ne devroit peut-être pas honorer de cc nom, font mifes à côté des Clairon, des Arnould. Toutes les tètes font renverfées, on eft dans le délire, le mal gagne et la contagion peut devenir funefte. L'es étrangers, de qui nous étions les maîtres, vont devenir nos modèles, et nous touchons à la barbarie fi l'on ne s'occupe très-férieufement à ramener Ie goût par le facrifice d'un fpectacle tout à fait vide de chofes. Le projet de réunion
ct une régulante qu'il eft difficile dc critiquer. Le nom ct le titre de Ia Rofe ne jette aucune idée laie par lui-même : on dit tous Ies jours daus le commerce du beau monde, cueillir la rofe, quand on parle d'un galant qui a faifi les premières faveurs d'une jeune perfonne ; ainfi on ne peut atta­quer le titre. Il n'en eft pas dc même des autres termes qui font répandus dans Ia pièce ct qui peu­vent faire naître quelques applications dangereufes ; ces termes font : Rofe, jardin, houlette, voir le loup. Je ne crois pas qu'il faille les retrancher par rapport à Ia malignité dont on peut être af­fecté, d'autant plus quc ll on retranche ces mots ou les purafes qui contiennent ces mots, il faudra retrancher toute la pièce. Scène xii, vers la fin, j'ai retranché ces mots : « Jufqu'à la vache du com. père Panier dont on parlera à jamais en difant qu'il n'en faut pas parler », parce quc j'ai cu peur dc l'application. Au refte. plus j'examine la pièce ct plus je la trouve dans les bienféanecs du théatre : toutes les malignes interprétations quc l'on peut donner a la Rofe, a la Houlette, ne font quc des interprétations. II faut dans les ouvrages s'attacher au fens quc les paroles donnent par elles-mêmes ct ne pas s'attacher à la torture ct ù la violence quc les cfprits dc travers peuvent donner. »
(Dictionnaire des Théâtres, III, 116.)
(1)  Blaise le Savetier, opéra comique cn un acte, cn prose, mélé d'ariettes et de vaudevilles, tire d'un conte dc La Fontaine, paroles dc Scdainc, musique dc Philidor,"Joué le 9 mars 1759.
(2)  te Maitre en droit, pièce en deux actes, tirée d'un conte dc La Fontaine, paroles dc Monnier, musique dc Monsigny, jouée le i* février 1760.
(3)  Le Marechal, opéra comique cn deux actes, cn prose, mêlé d'ariettes ct dc vaudevilles, musique dc Philidor, plan dc l'ouvrage par Serrière, ariettes par Anscaume ct Quêtant, joué le 22 août 176t.
. (4) Armide, tragédie lyrique cn cinq actes ct un prologue, paroles dc Quinault, musique dc Lully, representee pour la première fois à l'Académie royale dc musique le 15 fevrier 16S6.